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Bruno Perroud


Alain Marcel nous convie… Encore un tour de pédalos
Alain Marcel est auteur, compositeur et metteur en scène, récemment de "L'Opéra de Sarah", qui a reçu le Molière du spectacle musical en 2009.?Il est interprète aussi, et campait l'une des mères dans "Perthus" à sa création.?Il nous propose aujourd'hui au Théâtre Marigny, "Encore un tour de pédalos".
Alain, quelle est la genèse de ce spectacle ?
Ça va faire près de trente ans que je le prépare puisqu'il est un prolongement, une forme modernisée du spectacle Essayez donc nos pédalos que j'ai créé en 1979. À l'époque, le titre du spectacle collait très bien aux titres-types du café-théâtre et beaucoup de gens venaient sans savoir vraiment là où ils entraient. C'était un spectacle "coup de gueule", à une époque où l'homosexualité était encore un délit dans la loi française et où les homos ne rêvaient pas de vivre sur le modèle des hétéros, mais comme ils étaient. À la base, j'ai écrit Les Pédalos en réaction à La Cage aux folles et L'Escalier - deux pièces qui parlaient des homosexuels - qui nous donnaient cette sensation d'être comme dépossédés de notre propre parole. C'était important de pouvoir parler des homos à travers à notre vision de notre propre vie, pas de ceux qui ne la connaissaient pas. On militait aussi, à chaque fin de spectacle, on appelait à voter pour Mitterrand, qui s'était engagé à dépénaliser notre sexualité.

Pourquoi justement cette nouvelle monture de nos jours ?

Le monde a changé, le contexte a évolué en trente ans - mais il y a encore beaucoup à dire tout en faisant peau neuve. On n'est plus dans le spectacle à costumes, ni dans le théâtre de situations, c'est plus éclaté, plus kaléidoscopique. Ça va sûrement en agacer plus d'un, car c'est un spectacle contemporain, mais volontairement provocateur dans la ligne droite des spectacles des années soixante-dix, quand on voulait provoquer et, pas comme maintenant, où on veut tous être reagano-thatchero-sarkoziens, gagner du fric et vivre dans la compétition. Dans Les Pédalos en 1979, il y avait un pédophile qui chantait : "Si je trouve un enfant j'en ferai bien ma femme" - autant vous dire que là, c'est autre chose que les spectacles boboïsés dans lesquels il n'y a pas de grands enjeux.

Vous avez constitué une équipe étonnante

Oui, avec Stan Cramer au piano, nous avons : Yoni Amar, qu'on a vu dans Hair ou Chance, qui joue le Juif ; Philippe D'Avilla, qu'on a vu dans Roméo & Juliette ou encore Hair, joue le français de souche ; Steeve Brudey, qu'on a vu dans Le Roi Lion ou Radeaux, joue le noir ; Djamel Mehnane, qu'on a vu dans Grease ou Les Amazones, joue l'Arabe. J'ai fait des auditions ouvertes et j'ai pris mes interprètes selon leur talent, jamais sur un critère sexuel - d'ailleurs, certains ne sont pas homos et c'est tant mieux ! C'est une équipe plurisexuelle et pluri-ethnique. Cependant, quand on traite de l'homosexualité, il faut être conscient que ce n'est pas un thème comme les autres, car il touche à l'identité. Et beaucoup de comédiens ont des problèmes avec ça, on n'a pas besoin d'être prince pour jouer Hamlet et, pourtant, on ne comprend pas comment on peut jouer un gay si on ne l'est pas. Dès que tu joues un homo, ce n'est pas anodin.

Tous sont issus de comédies musicales à succès...

Oui, car dans Les Pédalos on chante. D'ailleurs le grand numéro d'entrée, la première chanson, qui s'appelle Je hais les gais et qui est le sous-titre de ce spectacle, va installer tout de suite le public dans le ton du spectacle. On place l'homophobie au début du spectacle - comme ça, on en est vite débarrassé -, et on sollicite tout de suite des réactions coupables rentrées chez les gens. On a tous notre petit quart d'heure d'homophobie intérieure, à commencer par nous-mêmes, les gays. On caresse donc dans le sens contraire du poil, puis les personnages vont apparaître dans un cabaret éclaté alternant chansons et morceaux non musicaux. J'évite les archétypes gays du théâtre gay - on ne trouvera pas le travelo de service, ni le minet ou la gym-queen musclée. Par contre, vous trouverez un gay victime de la charia, un autre qui est triangle rose dans les camps de concentration, un esclave noir qui a des désirs homos, un gay qui est esclave du milieu hystérique de la mode. Il y a une scène d'amour impossible entre un Israélien et un Palestinien, la scène du "maris-cage" sur le ghetto, le final sur la fin de vie, l'après-final où on remercie le public de faire encore des petits pédés pour les pédés... Un spectacle qui fustige les gays, les non-gays, les homophobes, les gays-friendly, les pédés de droite, les pédés de gauche... Tout pour garder un grain de sable dans la chaussure et dire qu'il faut que l'homosexualité reste subversive.

Un spectacle sur l'homosexualité doit être subversif ?

Bien sûr ! On peut être drôle et aussi parler de condamnation à mort, de sexe, ... Les gens oublient qu'au théâtre il y a des écritures qui peuvent te surprendre en te transmettant des sensations, des humeurs... Il faut provoquer des émotions, des troubles, des culpabilités pour le faire réagir et réfléchir. Ce n'est pas parce que c'est génial d'être gay dans un 40 m2 en plein Paris que c'est "génial d'être gay !". Non, "être gay" c'est aussi un cauchemar dans les trois quarts du monde, il faut le dire ! La morale politiquement incorrecte de ce spectacle est de prôner l'évaporation de cette gay-attitude : le ghetto, les bars gays, le pompier gay, le boulanger qui fait son pain en forme de bite... C'est un spectacle contre les homophiles et les homophobes, c'est ambigu. Mais si un spectacle sur les gays n'est pas un spectacle ambigu, pour moi c'est raté !
Interview par Samuel Ganes
Paru le 15/01/2011

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