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Michel Fau
© Roland Menou


2009-2010 : une saison riche en “Maisons de poupées”
Après les mises en scène de Stéphane Braunschweig au Théâtre national de la Colline, de Daniel Veronese à la MC93 de Bobigny, et avant celle de Nils Öhlund au Théâtre de l'Athénée en mai prochain, ce sont deux nouvelles versions d'"Une maison de poupée" de Henrik Ibsen qui débutent en ce mois de mars. L'une est signée par Jean-Louis Martinelli, au théâtre Nanterre-Amandiers, l'autre par Michel Fau, au Théâtre de la Madeleine. Avec, respectivement, dans le rôle de Nora, Marina Foïs et Audrey Tautou.
Point de vue
Jean-Louis Martinelli
"Une pièce qui va au-delà de la question du féminisme"


Passant de l'influence de son père à celle de son mari - Torvald Helmer -, Nora n'aura jamais été que la poupée de l'un ou de l'autre, qu'une enfant puis une épouse en cage, qu'un être soumis à la volonté de ces hommes conformistes et autoritaires. Ceci, jusqu'au jour où elle décide de quitter mari et enfants pour tenter l'aventure de l'indépendance. Parfois considérée comme une pièce féministe, Une maison de poupée est sans doute davantage une œuvre sur le droit à l'émancipation de tout individu, à l'affirmation de soi en tant que sujet, qu'un texte visant simplement à stigmatiser l'oppression des femmes par les hommes. C'est précisément la vision que défend le metteur en scène Jean-Louis Martinelli. "'Une maison de poupée' est une pièce qui va au-delà de la question du féminisme, explique-t-il. Elle pose comme question essentielle le respect de la personne et la nécessité vitale pour un couple que chacun puisse se sentir considéré comme un individu à part entière. La renaissance de Nora ne peut passer que par le départ, que par l'abandon de sa situation. Tout quitter, renoncer au confort bourgeois est la condition même de son émancipation."

"Donner de l'épaisseur et de l'ambiguïté aux êtres"


Cette renaissance, ce départ, cette émancipation, c'est la comédienne Marina Foïs qui leur donne corps sur le plateau du Théâtre Nanterre-Amandiers, aux côtés d'Alain Fromager, Laurent Grévill, Camille Japy, Grégoire Œstermann et Martine Vandeville. Au sein d'une scénographie "située délibérément aujourd'hui, tout en évoquant un espace du nord de l'Europe", une scénographie qui "échappe aux clichés dérivés de la peinture d'Hammershøi", ces six interprètes prennent part à un spectacle s'attachant à poser des questions plutôt qu'à donner des réponses, à ouvrir au maximum le sens de la pièce d'Ibsen. "Si la représentation est réussie, fait remarquer Jean-Louis Martinelli (qui cosigne, avec Amélie Wendling et Grégoire Œstermann, une nouvelle traduction de la pièce), le spectateur peut passer par différentes sensations à différents moments du spectacle. Le problème est de donner de l'épaisseur et de l'ambiguïté aux êtres. Rien n'est tout noir et rien n'est tout blanc, tout est complexe." C'est cette complexité que le metteur en scène souhaite montrer sur un plateau de théâtre. Une complexité capable de nous renvoyer à nous-mêmes, à "nos acceptations, nos compromissions et nos bassesses".


Interview, Michel Fau
un théâtre de l'effroi et de la drôlerie

Sur quelles lignes thématiques avez-vous centré votre mise en scène ?

Je crois que ce qui m'intéresse le plus dans Maison de poupée, ce sont les rapports artificiels qui lient les différents personnages, notamment à l'intérieur du couple. Le couple bourgeois que forment Nora et Helmer fonctionne, depuis leur rencontre, sur quelque chose de totalement factice. Cette pièce parle, en effet, avant tout de mensonge, d'égoïsme, de conformisme... D'une certaine façon, Maison de poupée rejoint, par de multiples aspects, le théâtre de Jean Genêt.

Quel cadre esthétique et scénographique avez-vous conféré à votre représentation ?

J'ai essayé de jouer, comme souvent dans mes spectacles, sur tous les artifices du théâtre : sur la richesse des costumes, des décors, des coiffures, des maquillages... Ceci afin de donner naissance à une sorte de XIXe siècle cauchemardesque, un XIXe siècle sublimé, fantasmé, pas du tout réaliste ou archéologique. Ce que j'aime, au théâtre, c'est lorsque la théâtralité parvient à prendre toute sa place sur le plateau, lorsqu'elle parvient à mêler effroi et drôlerie, à créer des jaillissements de folie et de lyrisme. Pour Maison de poupée, je tenais absolument à rester dans l'époque d'écriture de la pièce. Car, je pense que cette époque raconte des choses importantes sur l'humain. Le fait que Nora soit corsetée, qu'elle porte jupons et bottines serrées, raconte d'une autre façon l'étouffement que fait peser sur elle son milieu familial et social. Nora est une poupée en bottines, une femme-objet à la fois ingénue et terriblement provocante.

Pourquoi avez-vous choisi Audrey Tautou pour incarner Nora ?

Parce qu'il s'agit non seulement d'une grande actrice, mais aussi d'une artiste très intelligente, et ça, c'est très agréable, car ça permet de gagner du temps ! Audrey est curieuse, ouverte d'esprit, elle possède une palette de jeu impressionnante.

Quelles couleurs confère-t-elle à son personnage ?

Elle n'est jamais mièvre ou pleurnicharde, parvient ainsi à donner à Nora une forme de violence très singulière. Au début de la pièce, par exemple, elle ne compose pas une femme-enfant qui minaude, mais trouve la cruauté et la vérité de l'enfance, comme un petit animal traqué. Nous avons beaucoup travaillé sur la férocité, sur un caractère inquiétant, primitif, inconscient, minéral. Ce qu'elle crée est très beau et très audacieux. À la fin de la pièce, lorsque Nora se rend compte qu'elle n'est pas dans la vie et qu'elle décide de tout casser, Audrey réussit à incarner une dureté extrêmement intéressante. Une dureté grâce à laquelle elle échappe à tout accent de pathos ou de sentimentalisme. Je crois qu'elle a inventé une Nora inédite et réellement surprenante.


Verbatim, Madame Linde :
amie ou ennemie ?

Sous la direction de Michel Fau, Sissi Duparc interprète le rôle de Madame Linde, une amie d'enfance de Nora. Un personnage auquel la comédienne souhaite conférer noirceur et ambivalence.


"Madame Linde est une sorte de veuve noire, une ancienne amie de Nora qui arrive en ville, à la recherche d'un emploi. Cela fait dix ans que ces deux femmes ne se sont pas vues. C'est Madame Linde qui, indirectement, précipite Nora dans la tragédie, qui contribue à l'accélération du drame de la pièce. Car, la relation qui unit ces deux personnages est assez trouble. Madame Linde est un être mystérieux, ambivalent, un être que Michel Fau et moi-même n'avons pas voulu rendre sympathique, mais plutôt présenter tel qu'il est : dur, cassant, moralisateur, pas aussi fiable et intègre que l'on pourrait tout d'abord le croire. Ce sont, d'ailleurs, toutes ces caractéristiques qui finissent par rendre Madame Linde très humaine. Pour incarner les différents protagonistes de 'Maison de poupée', Michel Fau nous a demandé de ne pas entrer dans une travail psychologique, mais d'appréhender nos rôles de la façon la plus concrète, la plus rythmée, la plus rapide possible. Car, tous ces hommes et ces femmes ont un côté très animal. Ils ne calculent pas, ne réfléchissent pas, ne se rendent pas toujours compte de ce qu'ils disent. N'ayant aucun recul sur eux-mêmes ou sur les situations qu'ils vivent, ils ne voient pas le drame arriver. Un drame qui va mettre fin au statu quo factice auquel tous participent jusqu'au dénouement brutal de la pièce."
Dossier par Manuel Piolat Soleymat
Paru le 18/03/2010

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