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© Laurencine Lot


René de Obaldia
“Je suis devenu auteur dramatique par surprise !”
Il souffle "Du vent dans les branches de Sassafras", "Les Bons Bourgeois", "La Baby-Sitter", "Monsieur Klebs et Rozalie" ne parlent que de ça, Monsieur l'Académicien sort chez Grasset cinq nouveaux impromptus, "Merci d'être avec nous". Rencontre avec un grand homme de lettres, un éternel jeune homme de 90 ans.
Ça y est, j'ai dîné avec un Académicien... Je suis sous le charme. J'adore Monsieur de Obaldia. Il a le regard pétillant, l'éclat de rire prêt à fuser, le mot d'esprit souvent en avant-garde d'une réflexion. J'ai rendez-vous dans son bel appartement avec vue sur les toits de Paris. Je pénètre dans le salon où, pour une fois, pas un livre ne traîne sur les tables ou à terre. "Je fais partie de nombreux jurys littéraires, du coup, les maisons d'édition m'envoient leur production. Cela fait beaucoup de livres à lire et à ranger !" Puis nous partons, mon Académicien et moi, bras dessus, bras dessous, au restaurant, Chez Georgette, rue Saint-Georges. Renversé cet hiver par un vélo, il a encore la démarche fragile. "Je suis toujours en rééducation. Me faire rééduquer à mon âge !", dit-il en éclatant de rire.

En bon gourmand, il me guide dans le premier choix, une soupe de topinambour et me suit dans le second choix, un carpaccio de Saint-Jacques. Pour le vin, je lui laisse la sélection. Nous commençons notre discussion sur le thème de l'écriture. René de Obaldia cite la phrase d'André Breton : "J'écris pour faire des rencontres." Partant de l'idée que tout prend naissance dans l'enfance, je lui demande quand le petit garçon a été attiré par l'écriture. "À 12 ans. J'étais passionné de poésie, surtout celle de Victor Hugo. J'écrivais des vers. Cela me rappelle qu'un jour, mon professeur de français nous a demandé quel était le plus beau vers de la langue française. Il y en avait tant pour moi que je ne trouvais pas. Et il nous dit le sien. 'Le cliquetis confus des lances sarrasines.' Je me suis dit que ce n'était pas possible... Des années plus tard, j'ai écrit 'Le plus beau vers de la langue française'. Le geai gélatineux geignait dans le jasmin ! L'autre jour, quelqu'un m'a arrêté dans la rue pour me le réciter... Cela m'a beaucoup touché."

"À 18 ans, j'ai commencé à envoyer mes textes aux revues littéraires. J'étais refusé de partout, jusqu'au jour où Clara Malraux m'a envoyé un 'petit bleu' me demandant de la rencontrer." Une longue amitié naîtra, renforcée par leur date d'anniversaire commune du 22 octobre. En 1939, la guerre éclate. "Je dois rejoindre mon corps. J'adore cette phrase." Fait prisonnier, il va passer quatre ans en camps, en Silésie (Pologne). "Je me dis que finalement le manque de préparation et de modernité de l'armée française m'a sauvé. Si nous avions été d'égal à égal, je serais sûrement mort lors d'une bataille !" S'il n'est pas mort, il n'est pas en grande forme et on le rapatrie en urgence comme grand malade au Val-de-Grâce. Une fois soigné et la guerre terminée, le voilà vivant "d'amour et d'eau fraîche avec l'idée fixe d'écrire !". En 1952, Les Richesses naturelles sortent chez Grasset et attirent sur lui l'attention des critiques.

Et le théâtre dans tout cela ? "Je ne pensais pas le moins du monde à lui. C'est arrivé par accident." Ses premières pièces, il les a écrites pour s'amuser, pour occuper les soirées du centre culturel international de l'Abbaye de Royaumont dont il était le secrétaire général. C'était Le Bourreau et Le Défunt. "Ma première veuve, ce fut moi !", dit-il dans un grand éclat de rire. Sa pièce, Le Défunt, est l'une des plus jouées, et Obaldia aime donc à dire qu'il a des veuves un peu partout dans le monde. Pour l'avoir interprété au lycée, j'en suis une. Ce qui était un divertissement allait devenir un art. "Je croise Jean Vilar dans la rue." Il prend alors la voix de Vilar : "Obaldia vous devriez écrire pour le théâtre !" , "Je vivais alors dans trois chambres de bonne, se situant de Montmartre à Montparnasse, et je retrouve dans l'une d'elles, 'Génousie'. Vilar organise une lecture avec Maria Casarès, Georges Wilson, l'équipe du T.N.P. On se souvient de Casarès comme d'une grande tragédienne, mais elle avait aussi un grand sens du comique. La pièce est montée au Récamier, avec Jean Rochefort, Maria Vauban, Roger Mollien... Un succès. J'étais pris au piège. Je suis devenu auteur dramatique par surprise !"

Avant de parler de son théâtre, il évoque les comédiens. "J'ai eu la chance d'être servi par d'excellents interprètes comme Rosy Varte, Samy Frey, Fanny Ardant, Danièle Lebrun, Jean Marais, Michel Simon..." Je lui demande une anecdote sur ce dernier. "Impossible, si je pars sur ce sujet, on en a jusqu'à 3 heures du matin." N'étant pas de ceux à se tourner vers le passé, il préfère évoquer les "petits jeunes" qui ont dernièrement servi son théâtre, comme Thomas Le Douarec, Stéphanie Tesson et Lucien Jean-Baptiste. Il est fier du succès que ce dernier rencontre avec son film, La Première Étoile. Il refuse cette filiation avec le théâtre de l'absurde. Cette définition est pour les œuvres de Ionesco qui fut son ami. "Je suis dans le mystère. Pour moi, la vie est une énigme. J'ai une nature joyeuse et optimiste que je transpose dans un humour métaphysique à l'espagnole." Il ne peut renier les origines de sa famille. "Cervantès est drôle et profond à la fois. J'aime cette phrase de Sancho : 'L'homme est comme Dieu l'a fait et bien souvent en pire !'" Il est heureux de renouer avec le théâtre. "Avec mes pièces en un acte, cela fait 30 pièces. C'est étonnant comme cela est devenu compliqué de mettre en route un spectacle. D'habitude, on joue puis on édite le texte, là on fait le chemin inverse. J'espère que cela ira jusqu'à la scène." Et nous donc. À quand Obaldia au Français ?

S'il n'est pas encore au répertoire de la Comédie-Française, il est depuis 1999 membre de l'Académie française. "C'est curieux les destins. Cela me fascine. Cela ressemble à l'envers d'un tapis, fait de fils de couleur qui se croisent sans significations. On retourne et cela forme quelque chose." Si l'habit vert n'était pas un rêve d'enfant, ce n'est pas par accident qu'il le porte. "J'ai été pressenti par certains membres, comme Poirot-Delpech, Félicien Marceau. Ils ont beaucoup insisté. J'ai cédé car, quand on vieillit, on a moins de résistance." Je le taquine sur l'image de vieux messieurs penchés sur le dictionnaire. Il s'en amuse. "Éric Orsenna n'est pas un vieux monsieur squelettique ! Pas plus Jean d'Ormesson... C'est très joyeux une séance... Nous étirons un mot, remettant en question les définitions. Mais on ne fait pas que ça. Nous avons beaucoup d'activités, comme le grand prix du roman, les prix de poésie, les fondations..." Il est très heureux d'appartenir à cette illustre institution, où il côtoie des hommes et des femmes passionnants venus d'horizons très divers, allant des arts à la science, en passant par la religion, l'économie... "Contrairement à ce que l'on pense, c'est très vivant !" Il termine la dernière bouchée de notre dessert commun, me regarde goguenard. "Et comme on dirait à l'Académie, ce n'était pas dégueu !"
Portrait par Marie-Céline Nivière
Paru le 27/05/2009

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