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© Bruno Perroud


met en scène “La Dispute” au théâtre du Vieux-Colombier
“Le premier et seul grand amour, c’est soi-même”
Après "Le Retour au désert"* en 2007, Muriel Mayette porte aujourd'hui son regard sur "La Dispute", de Marivaux. Une pièce cruelle et drôle que la metteure en scène (nommée Administrateur général de la Comédie-Française en août 2006) envisage comme une réflexion sur la "capacité des hommes à se détruire".
Quelle relation vous lie au théâtre de Marivaux, et plus particulièrement à La Dispute ?

Ce théâtre me touche beaucoup. J'ai eu la chance de jouer dans La Fausse Suivante mise en scène par Jacques Lassalle, il y a quelques années. Marivaux est le grand auteur des sentiments amoureux. Son écriture nous plonge dans toute la richesse, toute la violence, toute la complexité des relations humaines. Elle déploie de façon incroyablement profonde les enjeux intimes et les contradictions de nos comportements. Au sein de cette œuvre, La Dispute occupe une place particulière. Cette pièce est beaucoup plus dense, beaucoup plus condensée que les autres (ndlr, il s'agit d'une pièce en un acte). C'est pour cela qu'elle nécessite une vision de mise en scène forte, personnelle, une vision en dehors de toute forme de naïveté. D'ailleurs, l'une des missions de la Comédie-Française est précisément de revisiter les grandes pièces du répertoire à travers des regards singuliers, de continuer à les faire vivre et résonner dans le présent.

Quelles grandes orientations dramaturgiques traversent votre mise en scène de La Dispute ?

Contrairement à la version créée par Patrick Chéreau en 1973, je n'ai pas du tout regardé du côté de l'animalité, de l'enfant sauvage. Je me suis dirigée vers un tout autre aspect de la pièce. De mon point de vue, La Dispute parle avant tout du voyeurisme, de l'utilisation - ou même du sacrifice - de l'autre pour son propre plaisir. Car, la discussion qui naît entre le Prince et Hermiane (ndlr, interprétés par Thierry Hancisse et Marie-Sophie Ferdane) à propos des relations qu'entretiennent les hommes et les femmes, à propos du rapport qui lie chaque sexe à l'amour et à la fidélité, n'est finalement qu'un prétexte pour mettre en jeu leur propre relation amoureuse. L'expérimentation qui en découle n'est donc organisée que pour l'excitation et le bon plaisir de ces deux personnages.

Cette expérience met en présence quatre adolescents élevés, séparément, en marge du monde...

Oui. Eglé (ndlr, Anne Kessler), Azor (ndlr, Benjamin Jungers), Adine (ndlr, Véronique Vella) et Mesrin (ndlr, Stéphane Varupenne) sont manipulés comme de véritables cobayes de laboratoire. Un couple d'esclaves noirs (ndlr, Carise et Mesrou, interprétés par Bakary Sangaré et Eebra Tooré) les sort les uns après les autres de leur isolement pour les faire se rencontrer. Et ce qu'il y a peut-être de plus cruel dans tout ceci, c'est que cette expérience est complètement orientée par les deux serviteurs. Les rencontres, les mots et les repères qu'ils leur donnent pour se projeter dans le monde qui s'ouvre à eux : tout est encadré et conditionné, il n'y a aucune notion de libre arbitre dans tout cela. La Dispute s'impose ainsi comme un effroyable état des lieux sur l'éducation. Par le biais de toutes ces rencontres, toutes ces confrontations, la pièce de Marivaux cherche à nous démontrer que, en définitive, le premier et seul grand amour, c'est soi-même.

Votre mise en scène investit à la fois les terrains de la drôlerie et de l'effroi. Cette dualité est-elle, selon vous, constitutive de la pièce de Marivaux ?

Sans doute, car l'expérience que vivent tous ces jeunes gens est tellement violente, qu'elle finit par faire mourir quelque chose en eux. Alors, bien sûr, on rit de leurs étonnements, de leurs maladresses, de la façon qu'ils ont de se découvrir les uns les autres, mais au final, on se rend compte qu'ils sont en train d'agoniser d'un trop-plein de nouveautés, d'un trop-plein d'émotions. J'ai tenu à aller jusqu'au bout de ce que j'appelle leur "extinction de cœur". Car, ce qu'on leur fait subir, c'est comme un viol, on ne s'en remet pas...

Quel sens donnez-vous à l'arrivée, en fin de pièce, de deux nouveaux adolescents ?

Cette arrivée montre bien que l'expérience est biaisée depuis son commencement, puisqu'elle ne s'organise pas autour de quatre adolescents, comme l'a annoncé le Prince au début de la pièce, mais autour de six. Et, d'ailleurs, peut-être sont-ils davantage : dix, cent, mille... ? La Dispute est une pièce d'une grande profondeur et d'une grande intelligence, une pièce qui nous place face à la capacité des hommes à se détruire.

* Spectacle à travers lequel Bernard-Marie Koltès fit son entrée au répertoire de la Comédie-Française
Interview par Manuel Piolat Soleymat
Paru le 12/03/2009

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