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Laurencine Lot


Les métiers du théâtre : costumière
Pascale Bordet, sous toutes les coutures
Son magnifique livre "La Magie du costume" (Actes Sud) vient de recevoir le prix Diapason du livre d'art. Il témoigne de son art, la création de costumes, de "Vingt ans de travaux forcés de Jean-Paul Farré" en 1986, à l'actuel "Malade imaginaire" avec Michel Bouquet.
Pourquoi ce livre ?
Pour remercier tous ceux qui m'ont fait confiance et aussi pour rendre hommage à tous ces artisans, gantiers, tailleurs, couturiers, bottiers... qui contribuent à faire que le costume existe. Ils font un travail de fous, pourtant, on ne les voit jamais sur scène. Je ne parle pas de moi, qui ai la chance d'avoir une vraie reconnaissance dans ce métier, avec deux Molière (pour Mademoiselle Else en 1999 et Le Dindon en 2002). Je me fais leur messager, en racontant mon parcours et sans vouloir donner de leçons à quiconque. Enfin, notre époque donne beaucoup de place au vedettariat et à la vie privée. Ce livre au contraire valorise le travail. Car il ne s'agit pas seulement de montrer de jolies robes mais, surtout, la somme de savoir-faire et de synergies qu'il a fallu pour leur création.

Comment avez-vous procédé ?
J'archive toutes mes maquettes depuis toujours. J'ai fait appel à une autre "mémoire" du théâtre, la photographe Laurencine Lot. La magie a eu lieu : je montrais une maquette, elle avait la photo correspondante ! Puis, à chaque costume, j'ai associé une anecdote ou des bribes de lettres reçues d'acteurs, d'auteurs, de metteurs en scène... l'ensemble racontant la genèse d'un costume, son histoire... et des années de travail.

Comment êtes-vous venue à ce métier ?
Je suis née à une époque où le vêtement avait une histoire. Vêtements de jour, de travail, de cérémonie, du dimanche..., tout était répertorié, codifié, accessoirisé. Au théâtre aussi, le costume est un objet transitionnel. J'y ai trouvé ma place de façon absolument évidente. Ma grand-mère étant couturière, j'ai tout appris en la regardant travailler. Un passage obligé par la technique, aux ateliers de l'Opéra Garnier et mon intégration, pendant trois ans, dans une troupe de théâtre professionnelle où j'ai tout fait, de décharger un camion à monter un projecteur en passant par la scène, ont parfait ma formation. C'est Jean-Paul Farré qui m'a donné ma première chance. Ce n'est pas rien de débuter avec un clown burlesque bourré d'invention qui demande l'infaisable !

En quoi consiste votre métier ?
Il faut être sur tous les fronts à la fois, avec les fournisseurs, comme avec les acteurs, les auteurs, les metteurs en scène et les producteurs. Il faut parfois régler des problèmes, savoir gérer un budget, chiner... Mais tout commence par le dessin. J'imagine chaque personnage, dans chaque scène, et je dessine chaque changement de veste, de chapeau. C'est un énorme travail de réflexion et de recherche pendant lequel je subis, moi aussi, l'angoisse de la page blanche. Ensuite, je les peins et les montre à l'équipe du spectacle. Je peux passer plus de huit heures sur une maquette car chacune vaut mieux que mille mots. En effet, je me suis rendue à l'évidence : en matière de costumes, s'accorder sur le vocabulaire est très difficile, les mêmes mots n'ont pas la même résonnance pour chacun car ils font référence à notre propre vécu. Le dessin, au contraire, est très fédérateur. Il donne une ligne directrice à la discussion : on parle de la même chose puisqu'on la voit ! Alors seulement, on peut s'entendre parfaitement, en évitant les malentendus, sources d'erreurs et d'angoisses. Ensuite, je défais et je refais jusqu'à l'accord final. Vient enfin la phase de fabrication des costumes. Le fait d'être de plus en plus perfectionniste dans mes dessins m'aide beaucoup, là encore. J'arrive sur le papier à maîtriser tant de détails, j'ai tout tellement "fabriqué" dans ma tête, que la réalisation concrète devient plus facile, plus rapide. Il reste encore à trouver les bons tissus dans les bonnes couleurs et les accessoires adéquats, car chaque détail compte. On passe ensuite aux essayages, avant de pouvoir livrer les costumes, suffisamment tôt, car ils ont, eux aussi, besoin de répétition, sur le plateau, sur un corps, sous les projecteurs, dans le décor, en jeu, en mouvement ! Alors seulement, ce sera le bon costume, au bon moment, sur la bonne personne, sur les bons mots, qui rendra la bonne émotion ! Etant redoutablement maniaque, je ne suis détendue qu'à la fin de la première représentation en public... si tout s'est bien passé ! Parvenir à faire ce que l'on m'a demandé est une telle joie ! Mais tout n'est pas fini pour autant car il y a parfois des changements de comédiens !

Avez-vous eu l'impression de "ratés" ?
Si j'en "rate" un, je ne dors plus jusqu'à ce que je trouve le moyen de rectifier. C'est une obsession, chaque costume, du rôle vedette au plus petit rôle, est l'occasion de mieux faire. M'obliger à me dépasser me permet d'avancer. Pourtant, parfois, je me sens un peu frustrée quand il me semble que l'un d'eux ne "joue" pas assez, qu'il n'est pas assez exploité, pas utilisé au mieux. Quand il n'est pas suffisamment mis en valeur par la lumière par exemple ou qu'il est porté par quelqu'un qui ne veut pas prendre le risque de le mettre en avant. Mais, même dans ce cas, je sais que mon travail n'est pas perdu. Je ne regarde jamais mes anciens dessins, ça reste dans un coin de ma tête et la recherche s'effectue costume après costume, par une expression différente chaque fois. Je mets parfois des années pour parvenir à une coupe que je n'ai pas pu faire à tel ou tel moment !

Avez-vous des regrets ?
Des envies plutôt ! J'aimerais en particulier qu'on me laisse aller vers plus de désobéissance, plus de créativité. D'ailleurs, je me le souhaite aussi en tant que spectatrice, et donc à nous tous qui aimons le spectacle : plus de folie, de risque, de surprises !
Dossier par Caroline Fabre
Paru le 07/03/2009

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