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© Laurencine Lot


Sophie et José Artur
“Ma mère était une mante religieuse, remplie de tabous, mais à hurler de rire.” José Artur
Sophie Artur est à l'affiche du théâtre La Bruyère avec un excellent spectacle, qu'elle a coécrit avec sa cousine Marie Giral, "Je vous salue Mamie", mis en scène par Justine Heynemann. Le modèle étant sa grand-mère paternelle, nous avons réuni la comédienne et son père, José Artur.
Avoir rendez-vous avec un tel homme de radio, au palmarès d'interviews assez surprenant, vous imaginez bien que malgré mes heures de vol, je me sens débutante. Il arrive avec, autour du cou, sa célèbre écharpe blanche. C'est sa marque. Il me prévient avec bienveillance et un brin d'ironie dans la voix qu'il n'est pas de bonne humeur. C'est bien ma veine. Sophie Artur, dans cet éclat de rire qui la poursuit souvent, prend une voix de gouailleuse pour me donner la raison de cette humeur contrariée : "Sa voiture a pris un peu le feu." José regarde sa fille et lui répond "Et c'est bien embêtant...". Il revient vers moi tout sourires : "Vous pouvez évoquer mon âge, mais n'en abusez pas." Est-ce bien nécessaire pour un homme qui a "plus de souvenirs que si j'avais mille ans" et qui, chaque soir, a su parler de théâtre, égrenant anecdotes et réflexions. Inspiré par le hall du théâtre La Bruyère et ses prestigieuses affiches, il se rappelle y avoir vu Le mal court d'Audiberti. "À la création", précise-t-il, fièrement. Une phrase de la pièce surgit, "L'intelligence ne rentre pas nécessairement par la clarinette".

Les Artur

Nous nous installons sur la mezzanine autour d'une table. Je sors de ma besace son livre, Parlons de moi, y a que ça qui m'intéresse, édité chez Robert Laffont, histoire de montrer que j'ai étudié mon sujet. Quant à l'autre sujet, Sophie Artur, je le connais depuis un bon moment, tant sur scène qu'à la ville. Sophie à la ville, c'est beaucoup d'esprit. Les chiens ne faisant pas des chats. Quant à la pièce, je l'ai vue cet été au Festival d'Avignon et ce fut l'un de mes très gros coups de cœur. Je vous salue Mamie dissèque avec intelligence et beaucoup d'humour les dégâts d'une éducation catholique extrémiste dans la bourgeoisie des années 60.

Et Marie vient

Je demande à Sophie de me raconter la genèse du spectacle. José Artur trouve cela intéressant. Ouf ! Ma première question n'est pas idiote ! En réalité, ce n'est pas cela qu'il veut dire, mais juste qu'il va apprendre des choses qu'il ignorait. Sophie, en parfaite connaissance de son géniteur, reprend la parole et saura la garder. Elle va être aidée en cela par la préoccupation qui tenaille le paternel de voir arriver la dépanneuse. "C'est Marie qui est à l'origine. Elle était à un moment de sa vie difficile. De ces moments que l'on rencontre tous. Elle a jeté sur le papier une sorte de cri. C'était quelque chose d'assez triste. Comme nous avions aussi envie de nous retrouver, ce texte a été l'occasion. Elle m'a demandé si je pensais pouvoir faire quelque chose de théâtral et de drôle. J'ai dit oui à la condition de ne pas l'interpréter." José Artur bondit : "Mais alors, à la première lecture tu ne pensais pas le jouer ?" Sophie regarde son père. "Tu sais que j'ai besoin du regard, du jeu de l'autre, alors un seul en scène... À la lecture, on s'est rendu compte que cela nous échappait un peu. Justine Heynemann, qui est un petit miracle dans cette aventure, m'a convaincue. Elle ne voyait pas qui d'autre que moi pouvait jouer le rôle."

Jeu de miroirs

Ce qui ne devait pas être chose aisée. "J'incarne ma cousine, donc le 'Je' que j'emploie n'est pas le mien. Et dans la narration, lorsque je parle de Capucine, la cousine, qui est moi, je ne dis plus 'Je'. C'est un jeu de miroirs assez troublant." Mais nous sommes dans une œuvre théâtrale se promenant dans le fameux mentir-vrai cher à Aragon. La grand-mère, Marguerite n'est plus leur grand-mère mais un peu la mienne, un peu la vôtre. "C'est vrai, beaucoup de gens à la sortie du spectacle me le disent. Et le plus beau, c'est mon régisseur, musulman qui m'a dit pendant la tournée : 'C'est génial, on dirait ma grand-mère !' Les dogmes religieux ont toujours voulu faire taire les femmes, éteindre leur créativité, leur sexualité et leurs modes d'expression."

Marguerite

José Artur connaît fort bien son sujet pour avoir partagé tant d'années avec lui. "Ma mère était une mante religieuse, remplie de tabous, mais à hurler de rire. Pour la comprendre, il faut remonter au début. Elle a été étouffée par son père et puis par son mari. Si ma mère n'était pas tombée sur ce jeune officier de la marine, elle aurait été certainement chanteuse d'opérette. Ma mère m'a terrorisé jusqu'au jour où j'ai pu lui dire 'Merde', ensuite, elle est devenue ce bébé à qui je donnais de la Danette à la cuillère." Sophie regarde son père avec tendresse : "Papa ! Entre le 'Merde' et la Danette, on peut faire des choses ensemble, comme aller au restaurant." La complicité entre eux est fort sympathique. Visiblement chez les Artur, l'esprit se transmet de génération en génération. "Mais je l'ai beaucoup invitée au restaurant ! Mon père lui a fait neuf enfants, un par escale, ça tu l'as mis dans le spectacle ?" Ensemble, avec Sophie, nous confirmons. "Mon père n'avait aucun sens de l'argent. À 18 ans, il m'a donné 1 franc en me disant d'acheter ce que je voulais. Il n'était pas pingre, il pensait juste qu'il m'avait donné assez." Profitant de ce que le portable de José sonne, Sophie me glisse en douce : "Il m'a fait le même coup à ma première sortie à la foire du Trône." J'ai failli
rajouter : "Mon père aussi..

Deux mondes

Je demande à Sophie si cela ne devait pas être bizarre de passer de chez Marguerite à chez José. "C'était l'opposition de deux mondes. Avec José c'était l'été à Saint-Tropez, les week-ends chez Montand et Signoret. Avec Marguerite, c'était la messe, une certaine tenue à avoir à table." Mais j'imagine que comme toutes les grands-mères, elle a été plus souple avec ses petits-enfants. "Ma grand-mère adorait ses enfants, mais c'est évident qu'elle a été moins dure avec nous. Jamais ces enfants n'auraient pu aller au dancing de Perros-Guirec !

Quand José viendra

Puisque José revient vers nous, libéré par la logistique du dépanneur, je lui demande ce qu'il pense du texte. Au moment de l'interview, José Artur n'a pas encore vu le spectacle, il a juste assisté à une lecture. "J'ai été surpris. Et ce qui me gênait le plus, c'est qu'elle n'était plus là pour se défendre", dit-il en riant. J'explique que ce spectacle dépasse les limites de la famille pour devenir une histoire universelle. Sur quoi Sophie renchérit. "Le déclic a été sa réaction. Du coup, nous sommes sorties de la caricature pour apporter plus d'humanité au texte." Et il sera à la première ? "Je dois scinder les choses entre le théâtre et la réalité. Je vais tellement avoir le trac, lui aussi d'ailleurs. Il va venir tranquillement, la semaine prochaine et, ensuite, on ira dîner ensemble."
Portrait par Marie-Céline Nivière
Paru le 18/05/2008

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