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©Virgile Biechy


Le Mandat
“Qu’il jure sur la croix qu’il est communiste !”
Brillante comédie échevelée, finement politique et délicieusement subversive, "Le Mandat", de Nikolaï Erdman - par ailleurs auteur du "Suicidé" -, interroge la notion de pouvoir au lendemain des révolutions : pour assurer ses arrières, une ancienne commerçante décide de marier
sa fille au rejeton d'un tsariste qui exige pour sa part un communiste dans la corbeille de noces ! Quiproquos, dialogues de sourd et situations surréalistes jalonnent cette démence soviético-tsariste mise en scène
par Stéphane Douret pour 15 comédiens et musiciens, et dans laquelle nous retrouvons Claire Nadeau et Françoise Lépine.
3 questions à Stéphane Douret

En quoi Le Mandat demeure-t-il toujours aussi subversif quatre-vingts ans plus tard ?

C'est une comédie historique et politique mais l'aspect politique n'est jamais sacrifié sur l'autel de la comédie et vice versa. Bien qu'écrite en 1924, cette pièce reste d'actualité, car elle n'est pas partisane : les tsaristes sont présentés comme de vieux réactionnaires poussiéreux et les communistes comme des gens dangereux et autoritaires. Elle aborde la politique du point de vue de l'humain. Erdman montre comment le pouvoir fabrique de l'exclusion s'il n'est pas exercé dans le but de servir l'humain mais l'intérêt d'une minorité. Les personnages sont passés du stade de nantis à celui d'exclus en moins de sept ans parce qu'il y a eu une révolution. Et ce n'est pas seulement une exclusion financière. Elle est aussi idéologique : ces personnages n'ont plus de place dans cette nouvelle société.

Erdman ne démontre-t-il pas que le pouvoir reste finalement entre les mains des citoyens ?

C'est là qu'il fait preuve d'une intelligence et d'une subtilité redoutables ! Tous les personnages qui prennent le pouvoir le font avec le consentement des autres. Que ce soit la cuisinière, qu'ils prennent pour une impératrice, ou Pavel, à qui ils demandent de s'inscrire au parti. Erdman nous invite à faire attention à deux questions : à qui choisissons-nous de donner le pouvoir et jusqu'où donnons-le-nous ? Les anarchistes en prennent aussi pour leur grade puisqu'en se détachant de tout, ils fuient leurs responsabilités. Ce texte est d'autant plus fort qu'il était prémonitoire : on ne voit jamais de communistes dans la pièce, les personnages les soupçonnent seulement de les espionner. Quatre ans plus tard, la réalité prenait le pas sur la fiction et, dix ans plus tard, les personnages de la pièce avaient disparu. Erdman a senti que le nouveau régime ne respecterait pas l'essence idéologique de la révolution de 1917 et montre qu'à partir du moment où l'on fait peur aux gens, on leur fait faire ce qu'on veut.

Dans quel décor les comédiens évolueront-ils ?

Les appartements sont symbolisés par des murs mouvants. J'ai travaillé sur deux accessoires présents dans le texte : des cadres (des portraits de famille jusqu'aux affiches de propagande pour montrer combien les personnages sont écrasés par ces figures) et des coffres, des valises signifiant qu'ils sont en transit et peuvent être amenés à partir ou être envoyés quelque part très vite.



Claire Nadeau est Nadiejda Petrovna Gouliatchkina

Dans le rôle principal de cette farce soviétique, nous retrouvons Claire Nadeau, commerçante ruinée par la révolution, mère de Pavel (qu'elle veut inscrire au Parti) et de Varvara (qu'elle veut marier au fils d'un riche propriétaire). Un rôle de prédilection pour Claire, foncièrement attirée par les personnalités "à côté de la plaque". "Je préfère être cinglée que sage ! Ces personnages sont burlesques, car plongés dans une société à laquelle ils ne comprennent rien et qu'ils jugent avec les critères d'avant 1917. Ils ne sont pas bêtes mais donnent l'impression d'être fous, car ils ont été rendus fous ! Nadiejda est le déclencheur de cette folie, toujours sur la brèche, avec une énergie de poule sans tête. Elle veut sortir d'une situation pitoyable mais ne trouve que des solutions abruties qui n'entraînent que des catastrophes ! Tous les personnages se montrent d'ailleurs d'un opportunisme affligeant, mais dans le but de sauver leur tête. Cette pièce, hors de tout ce qu'on a l'habitude de voir, drôle et terrible en même temps, me touche énormément. J'imagine la situation de ces personnes propulsées du jour au lendemain dans un monde qu'elles ne peuvent pas comprendre et dépossédées de tout." Claire sera également à l'affiche d'un monologue en Avignon, La Divine Miss DV, où elle incarnera Diana Vreeland, figure emblématique des magazines de mode américains, "virée, comme beaucoup, du jour au lendemain !".


Françoise Lépine est Tamara Vichnevetskaïa

Françoise Lépine rêvait de jouer un auteur russe (notamment Tchekhov), peut-être pour rendre hommage à ses ancêtres slaves. La voici propulsée dans le rôle d'une aristocrate déchue : "C'est une grande bourgeoise, qui se sent très supérieure, très intelligente et qui pense avoir une conscience politique formidable. Elle croit à ce qu'elle est et reste persuadée que le gouvernement communiste ne va pas durer. Elle est prête à militer pour l'ancien régime, quitte à se mettre en danger de mort. Mais son courage s'exprime de manière saugrenue avec cette robe ayant appartenu à l'impératrice qu'elle veut sauver à tout prix puisqu'elle représente le dernier vestige de son monde. En même temps, elle peut paraître très futile, obsédée par la cuiller en argent qu'on lui a volée en 1919 ! C'est un personnage difficile car peu présent, mais ses interventions n'en demeurent pas moins très importantes puisqu'elle renverse systématiquement le cours de l'intrigue. En plus, elle arrive toujours au mauvais moment en disant les mauvaises choses, et comme si elle était chez elle car elle a conservé l'habitude du pouvoir. Nous soutenons un beau projet, une pièce qui a un sens, ce qui est assez rare par les temps qui courent, et avec des jeunes gens talentueux et d'une grande gentillesse. Cette pièce à mourir de rire met en scène des situations inouïes, abracadabrantes et prouve une fois de plus que le pouvoir n'a jamais été une question d'humanité !"
Dossier par Alain Bugnard
Paru le 29/05/2007

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