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D.R.


"Si tu mourais"
À la Comédie des Champs-Élysées
Pierre était dramaturge. Peu de temps après sa mort, Anne, son épouse, découvre dans son cabinet de travail une pièce qu'il était en train d'écrire. Elle narre la relation passionnée d'un auteur et d'une jeune comédienne. Dès lors, son quotidien se trouve bouleversé par cette lecture : s'agissait-il d'une simple fiction ou d'un récit autobiographique ? Aux côtés de Robin Renucci, Bruno Putzulu et Chloé Lambert, et sur une mise en scène de Michel Fagadau, Catherine Frot nous entraîne dans le rêve éveillé d'une femme prête à tout, même à se perdre, pour découvrir le véritable visage de l'être aimé.
Interview de Florian Zeller,
auteur


Si tu mourais est votre troisième pièce. Vous avez par ailleurs publié quatre romans chez Flammarion. En quoi ces exercices littéraires sensiblement différents vous sont-ils complémentaires ?
J'ai commencé par écrire un livret d'opéra qui était une commande. J'ai alors été embarqué dans la vie d'une troupe et j'ai découvert les coulisses, les angoisses et réjouissances communes... Cette expérience m'a procuré tellement de joie que j'ai voulu la réitérer, car l'écriture d'un roman est pour moi une aventure solitaire qui ne concerne pas la joie. Pour Si tu mourais, j'avais envie de défendre ma vision de ce texte. Michel Fagadau, qui est quelqu'un de très respectueux, s'est révélé le metteur en scène idéal. Il a tout de suite pensé à Catherine Frot, avec qui il avait déjà travaillé, pour le personnage principal. La pièce pose beaucoup de questions qui ne trouvent pas de réponses et cette absence de réponse crée la tension dramatique et l'avancée du personnage. Catherine a cette spontanéité, cet art de l'immédiat qui lui permet de tenir les textes qui ont un rapport à l'éphémère.

Qu'avez-vous souhaité exprimer à travers ce deuil ?
Ce n'est pas une pièce sinistre sur le deuil. La mort parle avant tout de la vie de ceux qui restent. Anne se demande si elle a bien compris qui était son mari. Elle ne s'interroge pas sur l'infidélité mais sur la dualité, le passage du simple au double. Cette question sans réponse alimente ses fantasmes et met en branle la mécanique du doute et la recherche de la vérité. À travers ce qu'il perçoit des personnages, le spectateur a en permanence le sentiment d'avoir la réponse à sa question, mais il se fait sans cesse bousculer dans ses certitudes. Très rapidement, une autre question vient à l'esprit : "Est-ce cela que l'on appelle se perdre ?" Comme le remarque Anne, la sainteté serait de faire en sorte que les traces d'éventuelles faiblesses échappent aux autres après notre mort. Le pire, pour elle, n'est pas qu'il l'ait trompée mais qu'il n'ait pas tout fait pour cacher ce texte.

Aimer serait donc dissimuler ?
Pour moi, le mensonge est une preuve d'amour, et l'honnêteté, au contraire, une trahison, une facilité de se débarrasser de ses conflits intérieurs et de les balancer dans les bras de l'autre. Un des thèmes qui traverse la pièce est celui de la transparence. Cette obsession contemporaine relève pour moi d'une confusion entre les notions de vérité et de morale. Je pense que la vérité n'est pas une valeur. Et cette notion d'honnêteté, qui alimente le sentiment de culpabilité, fait qu'en son nom, on se sent le devoir de dire la vérité, quitte à bousiller l'autre. Pour cela, je trouve qu'il faudrait faire l'éloge du mensonge. L'aveu n'est pas le prolongement de l'amour. C'est une lâcheté ignoble. Aimer n'est pas encombrer l'autre de ténèbres.

Rencontre avec
Bruno Putzulu


Si Catherine Frot était la comédienne idéale pour incarner Anne, le choix de Bruno Putzulu dans le rôle de Daniel, le meilleur ami du défunt, se révèle tout aussi judicieux. Comédien de théâtre et de cinéma aux multiples facettes, révélé dans L'Appât de Bertrand Tavernier, dirigé par Godard dans Éloge de l'amour et par Bernard Stora à la Comédie-Française pour Georges Dandin, Bruno Putzulu se montre - à l'instar du personnage de Florian Zeller -, insaisissable. Il offre le visage d'un homme réservé, riche d'une vie intérieure foisonnante. "Ce qui m'a plu dans cette pièce, c'est que le spectateur ne sait jamais si ce qu'il voit et entend se passe réellement sous ses yeux, ou s'il s'agit d'un rêve ou d'un cauchemar que ferait Anne. Daniel est metteur en scène, il doit monter une pièce, les choses ne sont pas faciles dans le travail. Il a l'air un peu solitaire. Il aime être aux côtés d'Anne pour l'assister dans ce lourd moment. Mais on ne sait pas si c'est par amitié ou par amour. En tout cas, il ne profite pas de la mort de Pierre pour la séduire. Même s'il le pourrait, car Anne pense qu'en lui parlant de la situation, elle pourra obtenir quelques renseignements. À la question qu'elle lui pose : "Si tu savais quelque chose, tu me le dirais ?", il lui répond que même s'il savait quelque chose, il ne le lui dirait pas. Nous ne savons donc pas s'il sait quelque chose ! C'est quelqu'un de mystérieux, qui ne veut pas faire de mal, qui cherche à tirer les ficelles et à savoir ce qui s'est réellement passé. Il reste en tout cas fidèle à son amitié, même s'il est peut-être déçu, puisqu'on peut l'imaginer se dire : "S'il a eu une aventure, il ne m'en a pas parlé à moi, son meilleur ami..." C'est une sorte de puzzle que nous livre Florian Zeller. À chacun de naviguer en eaux troubles. La pièce repose sur toutes les questions que l'on se pose face à un événement, quand la paranoïa frappe à notre porte. On se dit que c'est de la paranoïa, tout en envisageant le cas où ce ne serait pas de la paranoïa ! On est tous assaillis par ces sentiments, que ce soit dans le travail, les sentiments amoureux et amicaux. Et l'on finit par se demander ce qu'on fait ici, à quoi sert toute cette comédie."
Bruno sera prochainement à l'affiche du film Monsieur chat de Gérard Jourd'hui, avec pour partenaires Michel Serrault, Eddy Mitchell et Laurent Gerra. Il prépare également, avec Philippe Noiret, un livre d'entretiens sur le métier d'acteur : "Je partage le point de vue de Louis Jouvet : la vocation, on ne sait que tard si on l'a, après avoir eu des joies, des échecs, des peurs, des périodes de travail et de non-travail. C'est la force de continuer qui indique s'il y a vocation."

3 questions
à Michel Fagadau


En quoi l'écriture de Florian vous a-t-elle séduit ?
J'avais vu sa précédente pièce aux Petits Mathurins. J'ai été séduit par son rythme, son originalité. Travailler avec Florian était l'occasion de monter une pièce française et d'avoir l'auteur à mes côtés. Il est très agréable que le père des personnages soit présent. L'auteur a une vision cérébrale des choses et c'est notre métier, à nous metteurs en scène et comédiens, de donner chair et sang à ce que l'auteur a rêvé.

Quels ont été vos partis pris de mise en scène ?
Exprimer les directions que peut emprunter un personnage face à un deuil : idolâtrer l'absent ou au contraire le démolir pour essayer de moins souffrir ; sa peur de découvrir une trahison alliée à la nécessité de savoir ; les hésitations, les mensonges, les volte-face des personnages, tenant compte de leur vécu, qui font que leurs réactions face à un événement, liées à des motivations inconnues, sont souvent ambiguës. C'est une sorte de comédie sentimentale : beaucoup d'humour accompagne cette recherche enfiévrée qui prend, par moments, l'allure d'une intrigue policière. J'ai voulu situer le décor entre une fuite du naturalisme et un réalisme suffisant pour que toutes les possibilités restent crédibles, même en se contredisant, puisqu'on passe d'une vérité qui est la vérité du moment à une autre vérité qui est le contraire de celle à laquelle on venait d'assister.

En tant que directeur de théâtre, que pensez-vous de l'avenir du théâtre privé ?
Le nombre de spectacles n'a cessé de croître de façon alarmante. Ce qui n'est pas le cas du public. Les théâtres privés sont donc soumis à la loi du marché, du succès, de l'événement, du star system. Ce qui est dangereux car le théâtre a cette responsabilité de parler aux gens, de les élever, et de pas les crétiniser comme le font la pub ou la télévision, ces armes colossales qui finiront par détruire l'humanité. Heureusement, le théâtre a encore de beaux jours devant lui car il privilégie le contact humain en ces temps où nous sommes gavés d'images et d'Internet.
Dossier par Alain Bugnard
Paru le 10/11/2006

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