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D.R.


Le rendez-vous de Marie-Céline
Myriam Boyer
Lorsque l'on parle d'elle, on dit en général "la Boyer", en référence à son talent. Elle reprend au théâtre de l'Œuvre la pièce d'Anne Jolivet, "Je viens d'un pays de neige" qui lui a valu une nomination aux Molière en 2005.
Le rendez-vous a lieu au théâtre de l'Œuvre, un jeudi de l'Ascension qui a des allures de lundi de Toussaint. Il est 11 heures du matin et Myriam Boyer, qui ne va pas chômer, commence avec moi un long marathon promotionnel qui l'occupera toute la journée. Myriam Boyer arrive avec une demi-heure de retard, ce qui la désole. Elle surgit penaude comme une adolescente prise en faute. "Et dire que j'ai failli être là à 11 h 02. J'ai été bloquée à Barbès. À cause des cars. Ça fout un de ces bordels !" Et elle rit, de ce rire si particulier. Mais comment fait-elle ? Le temps semble n'avoir aucune prise sur elle. Plus il passe et plus elle rajeunit. Et voilà son rire qui repart. "Je ne sais pas, je ne fais rien." Je souligne qu'aujourd'hui, on pourrait la prendre pour la grande sœur de son fils, Clovis Cornillac. Un nouvel éclat de rire s'échappe. "J'avais à peine 19 ans lorsque je l'ai eu. Mon fils dit une chose très belle et très juste : on a grandi ensemble." Son secret est simple. "Plus j'avance, plus j'ai du plaisir, des beaux rôles. J'ai évacué tous les stress de la jeunesse." C'est ce qu'on nomme la sérénité et cela lui va bien.

Puisqu'elle parle de beau rôle, son dernier en était un. Prendre la suite de Gena Rowland dans A Woman of Mystery, une pièce de John Cassavetes, ce n'est pas rien. Elle y incarnait une drôle de bonne femme, un brin barrée, qui se promenait avec une valise à chaque bout de bras. Elle avoue avoir pris beaucoup de plaisir, car le texte de Cassavetes lui permettait beaucoup de choses, d'aller loin dans les nuances comme dans les excès de son personnage. Pour beaucoup de comédiens, le temps est un gage de qualité. Si le pianiste fait ses gammes, la danseuse ses exercices à la barre, l'acteur travaille avec la vie et ses expériences. Myriam Boyer est de ceux-là. Elle avoue être une instinctive, ne pas s'encombrer l'esprit par des référents. "Je lis la pièce et je me dis : là, y'a quelque chose à faire. Je me sers de mon ignorance, ainsi je suis vierge, sans idée préconçue." Elle n'intellectualise pas, va puiser en elle ce qui fera la matrice de son personnage. Elle montre sa tête, "elle s'est forgée au fur et à mesure". C'est certainement l'une des clefs de son jeu si direct, sans fioritures. Comme on dit dans le jargon du métier, "ça vient des tripes". Elle n'a pratiquement pas suivi de cours de théâtre, hormis un passage éclair au conservatoire de Lyon et un autre à Blanche. "En 68, j'avais autre chose à faire !" Ce qu'elle aime, c'est le concret. Mais elle ajoute que "ce qui fait l'acteur, c'est aussi les
rencontres". Son meilleur outil est la mémoire, celle des souvenirs, celle qui engrange les choses de la vie. "Grâce à la mémoire, on peut avancer. Ce sont les souvenirs de ce qui s'est passé qui forge l'adulte et le comédien. Tu as tout dans la tête, il suffit d'appuyer sur un bouton et cela sort."

"J'ai tout eu en force. C'est épuisant. Un bout de tapis rouge ça fait du bien."

La transition est toute trouvée pour passer à la pièce d'Anne Jolivet. Je viens d'un pays de neige nous plonge dans cette mémoire. C'est le magnifique portrait d'une femme, Maria, qui a eu 20 ans pendant la guerre. Et, parce qu'elle a été trop pressée de vivre et d'aimer, la fille de joie a fini par perdre tout son éclat. Son seul lien avec le passé c'est son amie d'enfance, la sage et raisonnable Anne, partie en 1942 pour un voyage dont peu sont revenus. Trente ans ont passé et Maria attend le retour d'Anne comme une délivrance. "Ce qui m'a séduite dans ce texte, c'est qu'il raconte des choses qui ont existé. C'est la petite histoire dans la grande Histoire." Anne Jolivet, sans porter aucun jugement - ce qui aurait été inutile -, laisse parler cette femme qui est passée à côté de la grande Histoire, mais aussi de sa petite histoire personnelle. Maria dit clairement "On aurait dû faire quelque chose. On a fait comme si tout allait bien. Je n'ai pas perdu ce combat. Je ne l'ai pas mené." Myriam Boyer souligne le danger de la banalisation. "On est tous dans la grande Histoire. Dire cela ne sert à rien de s'inquiéter, cela ne changera rien, est dangereux." C'est l'un des rôles du théâtre de faire réfléchir. "C'est aussi une pièce qui donne du courage."

Elle est heureuse de reprendre ce spectacle qui avait vu le jour en janvier 2005 au Déjazet. "Je produisais et j'ai plongé, mais cela en valait la peine." Elle est ainsi Myriam Boyer, elle aime la liberté, l'indépendance, au point de produire, de se passer d'agent pendant des années, de dire ce qu'elle pense. Cela dérange, déroute, gêne aussi. "Quand je fais quelque chose, c'est toujours dans ce sentiment d'urgence." Elle avoue n'avoir jamais été aimée par les intermédiaires, de ne pas savoir leur faire la cour. Ce qui est si souvent nécessaire dans ce métier. Elle est pour les rapports "carrés". Elle n'a jamais été gâtée. "J'ai tout eu en force. C'est épuisant. Un bout de tapis rouge ça fait du bien." La vie réservant souvent bien des surprises, ce spectacle, qui lui tient beaucoup à cœur, a la possibilité d'être repris grâce à Gérard Maro. "Il fallait un écrin pour ce petit bijou et le théâtre de l'Œuvre est parfait." Ce texte lui est arrivé pendant qu'elle jouait Médée Kali de Laurent Gaudé au Rond-Point. "Quand on fait quelque chose, cela donne une idée à quelqu'un, éveille un désir." C'est ainsi que la comédienne Anne Jolivet lui envoie sa pièce. Myriam Boyer a tout de suite été séduite par le texte. "On ne raconte pas beaucoup les amitiés de femmes. Surtout après un certain âge, c'est comme si on n'avait plus le droit d'avoir des histoires d'amitié, d'amour." Puis, elle rencontre Didier Long à Grignan, pendant le Festival de la correspondance, où elle faisait une prestation hors programmation. Elle lui propose la mise en scène de la pièce. "Ça réchauffe de rencontrer quelqu'un comme lui. Il a un vrai regard de metteur en scène. C'est un bonheur pour les comédiens. Je comprends que les stars aillent vers lui." De cette collaboration artistique, Myriam Boyer a su tirer d'elle un jeu bouleversant qui fut récompensé par une nomination aux Molière. Les aiguilles de la montre continuant leur route, il nous faut nous séparer. Après cette petite heure, je me demande d'où vient cette réputation qu'elle traîne. Je n'ai rien vu de cela. Elle est curieuse, douce, attentive. "J'ai une grande gueule. Je dis ce que je pense. Cela a dû déranger !" Et son rire part, enfantin et mutin, rempli de joie de vivre.
Portrait par Marie-Céline Nivière
Paru le 28/08/2006

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