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D.R.


Le rendez-vous de Marie-Céline avec François Morel
Il fut l'un des piliers de l'édifice de la compagnie Deschamps, de la tribu des "Deschiens". Puis l'artiste s'est envolé "pour suivre" sa route enchantée, alternant films, pièces, livres, chansons. Il prend ses quartiers de printemps au Rond-Point dans un spectacle intitulé "Collection particulière".
"Monsieur Morel ! Monsieur Morel !"
Étant des ponctuels, nous franchissons presque ensemble les portes du théâtre du Rond-Point. J'ai envie de crier, tel un Saladin moyen dans Lapin-chasseur, un "Monsieur Morel ! Monsieur Morel !". Je me contente juste d'un simple "Bonjour, c'est avec moi que vous avez rendez-vous". Si l'approche n'est absolument pas Deschamps, elle n'en reste pas moins classique. Après une poignée de main chaleureuse, malgré le froid environnant, nous échangeons les banalités d'usage sur le climat presque sibérien du dehors. Nous regardons avec étonnement le monde qui se presse dans le théâtre à cette heure peu habituelle de 11 heures du matin. "Il se passe toujours quelque chose ici", soulignais-je avec perspicacité. Ce à quoi Morel répondit par un "C'est ma foi vrai", digne de lui. Car Morel, c'est une voix particulière, un petit accent qui fleure bon la province, un phrasé tranquille. L'attachée de presse nous rejoint et nous emmène dans une pièce où elle annonce à l'artiste qu'il va y passer la journée. Elle le tient, elle ne va pas le lâcher et lui a organisé un petit marathon de promotion. François Morel est un homme simple, dans toute la noblesse de ce terme. Il est à l'écoute, accessible, patient, calme. Il est exactement à l'image que l'on a de lui : une sorte de grand frère bienveillant ou de cousin facétieux du "Petit Nicolas" de Sempé et Goscinny.

Chanteur ?
Comme il faut bien attaquer son interview par quelque chose, je l'ai démarré par un "Bon, ben", digne du langage Deschamps, "c'est un chanteur que je viens interviewer ?". Car son spectacle Collection particulière semble être, à la lecture du dossier de presse, un récital. Il sourit. "Heu, non pas vraiment, je n'ai pas cette prétention." S'il n'est pas chanteur, il aime à écrire des chansons. Il l'a fait avec beaucoup de talent pour Anne Baquet et Norah Krief. "- Alors, c'est quoi ?" "- C'est un spectacle où il y a dix-neuf chansons dedans. J'avais envie de faire un spectacle intime, c'est un peu le prolongement des 'Habits du dimanche'. Mais pas une suite." Pour ceux qui n'ont pas vu ses Habits du dimanche, nous rappelons que c'était le titre de son dernier spectacle seul en scène et que cela racontait, avec beaucoup d'humour et de poésie, l'histoire d'un petit garçon qui se demandait à quoi cela servait de grandir. "Je n'ai pas envie de m'enfermer dans quelque chose, j'aime me surprendre." C'est Jean-Michel Ribes qui l'a poussé, je dirais même plus provoqué. "On devait faire un spectacle ici qui n'a pu se faire finalement. Ribes m'a demandé pourquoi je ne viendrais pas chanter mes chansons ici. J'ai répondu OK, mais si c'est toi qui me mets en scène. Et tu m'aides."

Acteur ?
"Bon, ben alors, ça raconte quoi ce spectacle qui a tout d'un tour de chant mais qui n'en est pas un ?" Le fil rouge est construit par les relations, souvent conflictuelles, entre un chanteur et son pianiste. "Ah du genre Montand et Bob Castella !" Nous voilà partis dans l'évocation de la célèbre engueulade entre Montand et son pianiste dans le film de Chris Maker, où la mauvaise foi du premier est un grand moment burlesque. Les dialogues du spectacle sont écrits par Jean-Michel Ribes. Quant aux chansons, œuvres de Morel, elles puisent leurs sujets dans la banalité de la vie, les souvenirs, le temps qui passe, l'amour. Comme il aime raconter des histoires, chaque chanson en est une à elle toute seule. Les musiques, sauf deux, sont composées et toutes interprétées par Reinhardt Wagner, qui fut un complice de Topor. Les deux autres sont l'œuvre de Vincent Delerm et de Juliette.

Fantaisiste ?
Citant Raymond Devos, "il faut rire de choses grandes", il explique qu'il ne faut "pas viser trop bas" et aller chercher le rire facile. Il est vrai que chez Morel, une certaine dimension poétique se cache derrière l'éclat de rire qu'il peut provoquer. Son personnage un peu naïf séduit et le public lui porte une certaine tendresse. "Ils me disent souvent : 'Avec vous il y a toujours des surprises.'" Comme il tourne son spectacle en province, il a déjà les retours sur son travail. "Vous savez souvent ils me disent aussi : 'On vous aime bien, mais avec vous on ne sait jamais pas trop ce qu'on va voir.'" Alors lorsqu'ils sortent heureux de la salle, François Morel est ravi, il a su leur offrir cette part d'évasion à laquelle aspire chaque spectateur. "Il ne faut pas déplacer le public pour rien. Un spectateur, c'est une sorte de 'Dernier des Mohicans'. Il faut lui laisser une respiration." Un spectacle est en soi une invitation au voyage dans l'univers de l'artiste mais aussi dans son propre imaginaire. Morel raconte qu'en tant que spectateur, Pipo Delbono l'a amené très loin, dans une dimension spirituelle. "Un artiste c'est un gars qui est étonné d'être vivant et qui le dit à d'autres vivants."

Un artiste plein
de variété
Petit, François Morel voulait être "homme de spectacle", à la fois chanteur, fantaisiste, acteur. "Je ne voyais pas la différence à l'époque et je ne la vois d'ailleurs toujours pas. C'est pour ça que je fais des choses différentes." Il n'est pas issu du sérail des saltimbanques, mais plutôt des rails de la SNCF. Toute sa famille travaillant pour ce grand organisme, il a passé son enfance à regarder passer les trains. À sa grand-mère qui lui demandait ce qu'il voulait faire plus tard, il a répondu : "Je veux faire Roger Pierre et Jean-Marc Thibault." Pour réaliser son rêve de gosse, il a fait des études littéraires à Caen, puis l'école de la rue Blanche, a travaillé avec son professeur Marcel Bozonnet, aujourd'hui administrateur du Français. Mais il a aussi été Alfred le Groom dans Palace. À l'instar des Bourvil, Maurice Baquet, il a été l'élément comique dans des spectacles comme le Napoléon avec Serge Lama. Il a été très éclectique dans ses choix. "J'apprenais le métier." Et puis, il y a eu la rencontre avec Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff. "J'ai écrit une lettre à Jérôme, lui racontant mon désir de travailler avec lui. Il m'a engagé et lui qui avait des personnages peu bavards, avec moi ils le sont devenus." Nous évoquons avec plaisir la grande aventure de la Compagnie Deschamps, de Lapin-Chasseur et surtout des Frères Zénith, qui est pour ma part l'un des spectacles les plus extraordinaires que j'aie pu voir. Mais le temps passant toujours trop vite lorsque l'échange est passionnant, il nous faut nous quitter. En préparant cet article, une évidence s'est ancrée : il y a du Bourvil chez François Morel. Il n'a pas fini de nous surprendre.
Marie-Céline Nivière
Paru le 24/03/2006

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