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©Pascal Victor


“Spécial Amandiers”
La littérature à l’honneur à Nanterre
Deux créations très attendues cet hiver au Théâtre Nanterre-Amandiers : "La République de Mek-Ouyes", de l'auteur oulipien Jacques Jouet, mise en scène par Jean-Louis Martinelli, et "Doña Rosita, la célibataire ou le langage des fleurs" du poète et dramaturge espagnol Federico García Lorca, sur une mise en scène de Matthias Langhoff.
Après avoir mis en scène le texte Mitterrand et Sankara de Jacques Jouet, le directeur du Théâtre Nanterre-Amandiers s'attaque à un deuxième texte de l'auteur oulipien.

Pourquoi avez-vous souhaité mettre en scène La République de Mek-Ouyes ?

J'ai trouvé ce texte tellement réjouissant que j'ai eu envie d'en faire du théâtre ! Cette pièce me permet d'approcher le monde sur un mode ironique et burlesque. On a besoin de se réapproprier le rire dans le théâtre d'art sans avoir forcément recours à Feydeau ou Labiche. Il faut, en tant que directeur de théâtre, impulser de l'écriture, engager un travail d'aller-retour avec les écrivains et le théâtre.

Que raconte cette pièce ?

Elle illustre le trajet de René, un routier viré par son patron car son camion transporte un produit qui met tous les écolos de la planète en émoi ! Dans le même temps, sa femme lui demande de faire un choix entre elle et son outil de travail ! René part avec son camion et décide de se poser sur une aire d'autoroute : il déclare alors que l'espace qu'il occupe est une république autonome ! Le rôle de René est tenu par Jean Benguigui qui peut à la fois jouer les chauffeurs routiers et incarner une figure de présidentiable ! Autour de lui se pressent une espionne, le président de l'association des Pays les Plus Performants, un général américain, un président de la République française à moitié bègue, un sanglier avec lequel René a des discussions métaphysiques ! Il y a une dizaine d'acteurs sur scène avec comme élément majeur de scénographie un camion qui contiendra les accessoires nécessaires au jeu. Tout doit provenir de ce camion ! Les gens d'Oulipo dont fait partie Jacques Jouet se donnent des contraintes pour écrire : j'avais envie de m'en imposer une avec ce camion !

Quels sont les thèmes qui traversent la pièce ?

Les questions posées par ce livre sont : quelle place notre monde accorde-t-il au sujet ? Qu'en est-il du projet collectif de vivre ensemble ? À travers les différentes séquences, nous retrouvons ces questions auxquelles nous sommes confrontés chaque jour, traitées ici sur un mode joyeux et burlesque. Le texte évoque ainsi les histoires de famille, de pouvoir, mais aussi les rapports Nord-Sud avec, par exemple, la rencontre avec l'ambassadeur du Lesotho, ou Abdel qui veut se faire baptiser Mekouyen car il n'arrive à être ni français ni algérien.


Pour cette République de Mek-Ouyes, Christine Pignet incarne la femme de René. "Elle peut être à la fois bobonne et très vindicative tout en jouant sur le mode de la séduction ! Je la trouve très rigolote !" Un rôle qui marque sa première collaboration avec Jean-Louis Martinelli : "Cela faisait quinze ans que nous souhaitions travailler ensemble ! Il y a quelque chose que je ne saurais définir qui me touche très fortement dans son travail et que je retrouve chez Wim Wenders." Une expérience qui séduit également la comédienne pour la langue de Jouet qu'elle estime "particulièrement savoureuse". Car Christine est ce que l'on pourrait appeler une comédienne de l'expérimental. En parallèle de La République de Mek-Ouyes, Christine se produit dans plusieurs villes de France dans un spectacle de danse du chorégraphe Dominique Boivin, À quoi tu penses ? "Je suis le double d'une danseuse. Elle est le corps, je suis la pensée. Je suis en mouvement au milieu de danseurs." Parmi les pièces qui lui permirent ainsi d'explorer la diversité de son talent d'actrice, Christine cite Ubu roi par Ezequiel Garcia-Romeu, où elle put jouer en compagnie d'une marionnette à son effigie, ou encore Lysistrata, par Nicolas Fleury : "Un travail très intéressant dans un langage très cru écrit 500 ans avant Jésus-Christ !" On se souvient aussi de ses nombreuses collaborations avec Jérôme Deschamps (La Veillée, Les Pensionnaires...) ou Étienne Chatiliez (La vie est un long fleuve tranquille). Et ce n'est pas sans humour que Christine évoque ses premiers pas au théâtre : "J'ai fait ce métier presque par hasard. Je n'avais pas de formation de comédienne. Je suis rentrée par la petite porte et chaque rôle m'en a apporté un autre. Au début, je me disais même que je n'étais pas comédienne et que quelqu'un allait bien finir par s'en rendre compte !"


Doña Rosita
Évelyne Didi,
à l'ombre des jardins en fleurs de Lorca

Jusqu'au 5 février, Évelyne Didi sera à l'affiche de Doña Rosita, la célibataire ou le langage des fleurs, le nouveau spectacle de Matthias Langhoff. Cette nouvelle adaptation du texte de Federico García Lorca marquera ainsi, après Désir sous les ormes ou Trois Sœurs, sa cinquième collaboration avec le metteur en scène allemand. "Ce que j'aime chez Matthias, c'est qu'il ne fait aucune différence entre la vie et le travail. La dimension culturelle du théâtre s'efface devant la réflexion de Matthias sur l'humain. Il travaille en profondeur la psychologie de ses personnages. C'est un sculpteur de vies." Dans cette pièce, Évelyne incarne la nourrice de Rosita, une jeune fille élevée par son oncle et sa tante et qui attend, à l'ombre de son jardin en fleurs, le retour de son amour de jeunesse. "On pourrait parler de Cerisaie grenadine car la mélancolie ne cesse de traverser la pièce : Rosita a un rapport au temps très particulier. Elle essaie de le maîtriser, de le stopper pour faire vivre son amour." Et aux personnages qui l'entourent de n'exister que pour le bonheur de la jeune fille. "Sa tante et sa nourrice se réalisent dans l'idée de vivre pour 'leur' fille. Il y a tout ce qu'on peut imaginer des rapports entre femmes, surtout quand l'homme de la maison préfère s'occuper de ses fleurs ! La nourrice apporte à cette pièce la sensibilité des gens du peuple : des humeurs, une parole qu'elle ne peut contenir, l'appétit, la gourmandise, le plaisir de dire des choses obscènes !" Un rôle qui s'écarte de ses compositions de mères assassines (Médée, Les Bacchantes) et qui permet à Évelyne d'aborder le répertoire espagnol : "Depuis le début de ma carrière, j'ai essentiellement travaillé sur des textes d'auteurs nordiques. Doña Rosita m'offre l'occasion d'explorer sur scène cette culture du Sud que je porte en moi."

3 questions à Matthias Langhoff

Pourquoi avez-vous décidé de mettre en scène cette pièce de Lorca ?

Je considère depuis longtemps Lorca comme un grand auteur et artiste. Je n'ai jamais monté un de ses textes en Allemagne en raison d'un problème de traduction. Lorca avait en effet confié l'intégralité de ses écrits à un de ses amis allemands dont la traduction n'était pas fameuse. Dans le cadre de séances de travail à Buenos Aires, le théâtre de Lorca m'est revenu à l'esprit. J'ai décidé de mettre en scène Doña Rosita et de prendre la traduction de Luis del Aguila qui a réalisé un
travail admirable.

Vous avez choisi le registre de la comédie musicale. Comment avez-vous mis en musique le texte de Lorca ?

Lorca indique que l'action se déroule dans trois jardins avec chants et danses. Bien que l'on puisse encore trouver des enregistrements de Lorca au piano - qui était aussi compositeur et musicien - la musique de Doña Rosita n'existe nulle part. Le compositeur allemand Michael Gross a écrit les musiques pendant les répétitions. Nous n'avons pas eu recours au flamenco pour ne pas nous risquer à la contrefaçon ! La musique du premier acte évoque la zarzuela. Celle du deuxième acte se rapproche du jazz. Il n'y a plus de musique au troisième acte qui est l'heure de vérité. Si Doña Rosita est une pièce plus légère et plus amusante que Noces de sang, elle n'en demeure pas moins la plus tragique du poète.

Comment avez-vous mis en scène les jardins de Lorca ?

Le décor est signé Jean-Marc Stehlé : un plateau tournant avec un grand escalier, des arbres, des fleurs, et qui permet de situer les scènes d'intérieur et d'extérieur. Les costumes ne sont volontairement pas fixés dans une époque car cette famille vit en dehors du temps : elle souhaite que les choses restent telles qu'elles sont. Mais à refuser de suivre l'évolution du monde, ils finissent ruinés. Lorca souhaitait ainsi illustrer la chute d'une famille bourgeoise.
Dossier par Alain Bugnard
Paru le 30/01/2006

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