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D.R.


Le rendez-vous de Marie-Céline
Éric-Emmanuel Schmitt
Homme de théâtre et de littérature, Éric-Emmanuel Schmitt a, en treize années à peine, pris une place fondamentale dans le paysage culturel. Il est de nouveau sous les feux de l'actualité artistique avec son livre "Ma vie avec Mozart" (éd. Albin Michel) et la reprise de son plus grand succès "Oscar et la dame rose" au Théâtre de l'Œuvre.
Nous avons rendez-vous mi-octobre au Zébra square, un café branché situé en face de la Maison de la radio. C'est par commodité qu'il a choisi ce lieu, car il est invité à une émission de radio juste après notre entretien. Ponctuel, il sort de son taxi un sac de voyage à la main. "Je suis toujours entre deux", dit-il en riant. Entre deux villes, Bruxelles et ailleurs, là où ses œuvres le mènent. Cela fait des années que nous nous croisons, mais c'est notre première véritable rencontre. Éric-Emmanuel Schmitt est un homme posé, la curiosité en éveil, très à l'écoute. Son optimisme se lit sur le sourire qui éclaire son visage et dans ses yeux pétillants de malice. L'échange est une agréable discussion, allant de digressions en parenthèses, de propos sérieux en éclats de rire. Toute conversation socialement construite commence par un "comment allez-vous ?". Éric-Emmanuel Schmitt avoue aller pour le mieux du monde, consacrant tout son temps à la promotion de son dernier livre Ma vie avec Mozart. Œuvre qui caracole déjà en tête des meilleures ventes. Il court de signatures en dédicaces, d'émissions en interviews. Finalement le propos de notre rendez-vous le change un peu, car c'est d'Oscar et de théâtre dont il va être question.

Un livre marquant
Oscar et la dame rose est d'abord un roman qui a connu un immense succès. Éric-Emmanuel Schmitt est ému par cette rencontre entre son œuvre et les gens. À la question du magazine Lire : "Quels sont les livres qui ont changé votre vie", Oscar arrive dans le peloton de tête, à côté du Petit Prince de Saint-Exupéry. Pourtant, Oscar aborde un sujet tabou, la maladie. De plus celle d'un enfant qui, pour aggraver le tout, meurt à la fin. Mais Oscar est avant tout un hymne à la vie. "Mamie-Rose n'est qu'offrande, joie de vivre. Si on ne choisit pas la douleur physique, en revanche on choisit la douleur morale. Mamie-Rose offre la possibilité de dépasser celle-ci." Il avoue avoir mis beaucoup de temps à écrire cette histoire, car il "fallait de la délicatesse". Nous évoquons Romain Gary, auquel son Monsieur Ibrahim fait immanquablement penser. Il reconnaît qu'il aime particulièrement cet auteur "car il est tendre dans l'écriture, ce qui n'est pas évident pour un homme".

Une pièce bouleversante
2003, Oscar et la dame rose sort du livre pour prendre vie sur scène. Le passage était évident car "si c'est un court roman, c'est aussi un long monologue". Danielle Darrieux devient Mamie-Rose et Oscar. Dépassant la performance d'actrice, elle donne une belle leçon de comédie et de vie que le public applaudit debout chaque soir. La mise en scène de Christophe Lidon est de toute beauté. Je profite de l'évocation du spectacle, pour souligner qu'il est rare de voir un auteur offrir sa confiance à un metteur en scène qui ne soit pas du sacro-saint sérail des "toujours les mêmes". Éric-Emmanuel Schmitt explique combien il a été séduit par les différents travaux de Christophe Lidon et qu'il désirait ardemment travailler avec lui. De ce qu'il qualifie de "véritable rencontre" est née une longue collaboration. Lidon a ensuite signé la mise en scène de L'Évangile selon Pilate, La Nuit des oliviers, et il est sur le projet de la création à Paris de La Tectonique des sentiments. Après ce succès, pourquoi reprendre Oscar. La rencontre entre le public et ce texte semble loin d'être terminée. Normalement, la règle veut qu'il y ait juste un changement de comédienne. "On ne remplace pas Darrieux ! Il nous fallait changer de catégorie, donc refaire une création. Quant à Anny Duperey, elle avait très envie de la faire." La mise en scène de Joël Santoni est une proposition poétique encadrée de réalisme, de concret. "C'est une pièce complètement différente. Anny joue la bénévole, elle est dans le vestiaire où les effets de l'enfant l'attendent. Elle tombe sur les lettres qu'elle se met à lire. À ce moment-là, elle devient Oscar. À la dernière lettre, elle met sa blouse et sort. Au début de la pièce Mamie-Rose est brisée par la mort d'Oscar. À la fin, elle a rechargé ses batteries et peut retourner près des autres enfants."

Vive les malentendus
Je suis curieuse de savoir comment il en est arrivé à choisir le théâtre comme moyen d'expression. "Ce désir a été éveillé par hasard, sur un malentendu." Appartenant au club-théâtre de son lycée, qui présentait l'inévitable Antigone d'Anouilh, Schmitt choisit le seul rôle à potentiel comique de la pièce, le premier garde. "Et je fais rire ! Mais de ce succès naît une grande vexation. Les gens pensaient que j'avais inventé mon texte, ce qui était partiellement vrai." Du coup, il annonce à son professeur de français, avec la prétention et les certitudes de la jeunesse, qu'il peut écrire une pièce en une semaine. Le faux cancre que je fus découvre que Schmitt était si brillant et doué qu'il a été désigné à 17 ans comme le meilleur élève de France. La prof aime son texte au point de le monter. "J'ai 16 ans, et je découvre que cela me rend heureux, que cela rend heureux les gens et, surtout, que mon père est fier de moi." Du coup, il se met à écrire. "Ce fut difficile et laborieux. J'ai pris mon temps. J'ai finalement débuté à 31 ans, car il m'aura fallu devenir un homme pour exprimer les choses." Il attaque fort avec le mythe de Don Juan pour sa première pièce, La Nuit de Valognes, Dieu et Freud pour sa deuxième. Comme La Nuit de Valognes est l'une de mes pièces préférées, j'exprime mon regret que, depuis treize ans, personne n'ait songé à la reprendre. "À Paris oui, mais pas à Bruxelles. Elle va même devenir un opéra grâce à Éric Tanguy." Cette pièce est aujourd'hui au
programme du bac. Devant ma surprise, Schmitt sourit : "Oui, c'est curieux, ce texte a pris une place dans la littérature, mais pas sur la scène !"

À la réalisation
Comme cela vient d'être signé tout fraîchement, il est tout heureux de nous apprendre qu'en mars, il commencera, en tant que réalisateur, le tournage de son premier film, Odette Toulemonde, avec Catherine Frot et Albert Dupontel, comédien sur lequel il ne tarit pas d'éloges. Schmitt avoue être gâté et "n'avoir aucune frustration". Joué dans le monde entier, il représente les lettres françaises avec fierté. Il se dit "trans-genre". Du coup, dans ce monde fait d'étiquetage, les reproches pleuvent. Mais il reconnaît que maintenant il "fait partie des meubles", alors cela se calme. Il est un auteur prolixe "défiant les lois du marketing". Justement, il est temps que je libère l'auteur de Ma vie avec Mozart. Il est l'heure qu'il se rende en face.
Portrait par Marie-Céline Nivière
Paru le 06/03/2006

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